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Frida Khalo : un lit volant pour exprimer sa douleur

Mis à jour : août 1


Se pencher sur la vie de Frida Khalo (1907- 1954), c'est un peu comme se plonger dans une tragédie. L'artiste a en effet vécu une vie mouvementée jalonnée d'épreuves qui se reflète dans ses œuvres. La toile que nous abordons aujourd'hui en fait partie.




Un accident qui va tout changer


17 septembre 1925, Frida Khalo est victime d'un grave accident qui va bouleverser sa vie : à Mexico, un tram percute le bus dans lequel la jeune femme de 18 ans se trouve. Elle échappe de peu à la mort mais elle doit subir de nombreuses interventions chirurgicales et la guérison est longue : plusieurs semaines dans un lit d'hôpital. Ce drame n'est certes pas le premier pour la jeune Frida, puisqu'elle est atteint de poliomyélite depuis son enfance, mais il va chambouler sa vie. Dans son lit, pour passer le temps, elle commence à peindre. La jeune femme n'est pas vraiment novice, puisqu'elle a pris quelques cours de dessin dans l'atelier de Fernando Fernandez, un artiste graveur mexicain. Toutefois, c'est son esprit autodidacte qui lui permet de maitriser rapidement la peinture et de trouver son propre style, inimitable.

Son intérêt pour l'art lui vient sans aucun doute de son père, le photographe d'origine allemande Wilhelm Khalo, qui travaille en tant que photographe et que sa fille admire. Ce passionné d'architecture réalise des clichés du patrimoine mexicain afin de créer un livre hommage au centenaire de l'indépendance du Mexique. Toutefois, jusqu'à cet accident elle n'avait nullement l'intention de devenir artiste peintre et se destinait à des études de médecine.


Une artiste engagée


L'artiste est née seulement trois ans avant la révolution mexicaine (1910-1920) et cet évènement va profondément marquer sa vie future. D'ailleurs elle falsifiait parfois sa date de naissance pour la faire coïncider avec le début de la révolution. Lorsque la révolution prend fin, cela donne lieu à un bouillonnement culturel et intellectuel auquel prennent part de nombreux artistes, donnant ainsi naissance à un réel art mexicain. L'année 1928 marque celle de son rétablissement, qui ne sera toutefois jamais total mais aussi sa rencontre avec celui qui deviendra son mari à deux reprises, Diego Rivera. Révolutionnaire, il travaille depuis plusieurs années pour le tout nouveau ministère des affaires culturelles, à la réalisation d'une fresque à la gloire de la Révolution mexicaine.


Frida est elle-même une fervente communiste et elle trouve en Diego, à qui elle voue une véritable admiration en tant que peintre, un compagnon qui partage à la fois sa passion artistique et son engagement politique. Le couple se marie en 1929 et travaille dès lors régulièrement ensemble. Toutefois, leur relation est houleuse et Frida ne perd jamais son indépendance, continuant à peindre de nombreuses toiles personnelles. Ainsi, bien qu'on aime aujourd'hui mettre l'accent sur ce couple d'artistes, il serait injuste d'associer le travail de Frida uniquement à son union - intellectuel, charnel et artistique - avec Diego Rivera. Si l'on ne peut ignorer l'influence de son mari sur son travail, Frida était déjà une artiste brillante et politiquement engagée au moment de leur rencontre.


Nationaliste convaincue, Frida Khalo est profondément ancrée à gauche. En 1937, elle accueille Léon Trotski à son arrivée au Mexique et lui ouvre les portes de sa maison d'enfance à Coyoacàn. Contraint de s'exiler au Mexique pour échapper à une mort certaine dans son pays natal, le révolutionnaire russe trouvera un vrai réconfort chez Frida, celle-ci devenant même un temps sa maitresse. Par la suite, c'est pourtant à l'opposant direct de Trostki que l'artiste vouera une véritable admiration, comme en témoigne son autoportrait avec Staline, réalisé en 1954. Regardez comme l'artiste parait petite et fragile à côté de l'immense portrait presque divinisé du dictateur. Depuis le début des années 1950, son état de santé s'est fortement dégradé et sa peinture s'en trouve transformée. Elle cherche à donner une portée politique plus prononcée à son travail et choisit des thèmes révélateurs : outre ce portrait de Staline - dont la mise en œuvre imprécise trahit la faiblesse physique de l'artiste - elle entame un portrait du dictateur qui demeurera inachevé, ainsi qu'une toile au titre évocateur : Le marxisme guérira les malades (1954) .




Une portraitiste et auto portraitiste de talent


La famille est essentielle pour Frida, c'est pour cela qu'on la retrouve un peu partout dans son œuvre. Ses proches sont en effet une réelle source d'inspiration et elle se plait à leur rendre hommage dans une série de portraits d'un réalisme frappant. La maison familiale occupe d'ailleurs une place centrale dans sa vie et sera représentée en tant que membre de la famille à part entière sur l'une des œuvres figurant son arbre généalogique (Mes parents, mes grands-parents et moi, 1936). A la mort de ses parents, elle s'y installe avec son mari et y termine ses jours. Aujourd'hui, la maison bleue est devenu un musée à la gloire de l'artiste mexicaine quelques informations ici).




Mais son tout premier modèle, c'est bien elle. Dès 1926, elle nous livre une toile précise et sensuelle d'elle-même en robe de velours (Autoportrait à la robe de velours, 1926). Destiné à son ancien amant, le tableau nous présente un visage de l'artiste que l'on retrouvera peu dans sa production future. Le visage est détendu, les traits sont doux et la jeune femme, séductrice, esquisse même un léger sourire. Fait assez rare, elle a même pris soin de se représenter dans une tenue chic.






En 1933, déjà le ton a changé, peut-être sous influence de son compagnon. Toujours très réaliste, l'Autoportrait au collier se veut franc et sincère. Oubliée, la robe de velours, place désormais à une simple chemise blanche en coton. Les contours du visage sont plus marqués et le regard plus sévère. Artiste talentueuse dans un univers essentiellement dominé par les hommes, Frida Kahlo nous livre à présent des autoportraits sans complaisance avec un rendu presque brut, un brin austère. Les couleurs de cette toile sont par ailleurs relativement monotones, tirant vers les tons neutres. Seul le maquillage de l'artiste et sa peau halée viennent réchauffer un peu l'ensemble.


Ce portrait est important dans l’œuvre de Frida Khalo car il intervient à un moment où, en quête d'une renaissance, elle se veut plus optimiste. En 1933, la jeune femme sort en effet d'une période particulièrement trouble de sa vie.



Le lit volant de l'hôpital Henry Ford


Diego Rivera ayant acquis une certaine notoriété à l'étranger, il reçoit des commandes en provenance des États-Unis et à la fin de l'année1930, il part s'y installer avec son épouse. A cette époque, les deux artistes sont préoccupés par leur désir inassouvi d'enfant. En effet, un peu plus tôt dans l'année, Frida Khalo a dû interrompre sa grossesse pour des raisons médicales. Elle retombe enceinte au début de l'année 1932 et regagne un peu d'espoir. Pourtant trois mois plus tard, en avril, elle fait une fausse couche, qui la contraint à se faire hospitaliser à Détroit, à l'hôpital Henry Ford. Ce drame - et d'une manière général son incapacité à avoir un enfant - marquera toute sa vie la jeune artiste.

Le lit volant, petit format d'à peine 30,5 cm sur 38 cm et conservé au Museo Dolores Olmedo de Mexico, capture cet instant tragique. Au centre, Frida Khalo s'est représentée seule, sur un lit d'hôpital, allongée sur une mare de sang. Directement au dessus d'elle, l'enfant tant désiré semble flotter dans les airs, les yeux clos et les bras recroquevillés sur lui-même. Autour, son corps meurtri est symbolisé en plusieurs éléments fractionnés. La fleur symbolisant pour Frida la fertilité et la sexualité, on en retrouve ainsi une fanée au pied du lit. Le ciel est froid, et le paysage désertique, avec une simple usine en toile de fond, figurant la puissance industriel des États-Unis. Dans cet environnement hostile, Frida est totalement seule face à son chagrin. La composition d'ensemble ne répond alors pas à une réelle logique en terme de proportions mais vient plutôt servir le caractère dramatique de la scène. Il ne s'agit pas d'un autoportrait au sens photographique du terme, mais d'une projection de l'image de Frida Khalo telle qu'elle se percevait à cet instant précis.


Ce thème de l'infertilité, tout comme celui de la douleur physique liée aux nombreuses hospitalisations que lui imposera son état de santé seront des sujets récurrents dans l’œuvre de l'artiste mexicaine jusqu'à son décès, en 1954.


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