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Claude Monet et Gustave Courbet à Etretat: une falaise en deux versions


Si je ne devais citer qu'un endroit-clé dans le développement du courant impressionniste, je nommerais sans hésiter la Normandie. C'est là que le peintre Eugène Boudin va travailler tout au long de sa vie, transmettant son savoir-faire à plusieurs artistes. Claude Monet comptera notamment parmi ses élèves et sera profondément marqué par son passage dans l'atelier de Boudin, à Honfleur. C'est en effet avec lui que Monet va apprendre à peindre en extérieur et se laisser imprégner par cette ambiance champêtre. Mais la Normandie, tout comme la représentation de sa nature sauvage, ne sont pas l'apanage des impressionnistes et le chef de file du mouvement réaliste qu'incarne Gustave Courbet se rendra également dans le Calvados pour réaliser plusieurs toiles.


Situées à quelques kilomètres de l'atelier d'Honfleur, les falaises d'Etretat vont constituer un berceau fertile pour ces artistes. L'occasion de constater qu'à seulement 13 ans d'écart, un même endroit, perçu par deux artistes différents, va donner naissance à deux toiles bien différentes.







Gustave Courbet (1819- 1877) : un réaliste en Normandie


L'artiste nait à Ornans et y passe les vingt premières années de sa vie, avant de se rendre à Paris pour suivre des études de droit. Toutefois, il s'intéresse très rapidement à la peinture et s'initie à cet art en copiant les toiles de maîtres exposées au Louvre.


Au début des années 1840, il commence à se sentir suffisamment sûr de son travail pour exposer ses toiles mais il reçoit un accueil mitigé. C'est qu'à cette époque, un artiste qui veut se faire connaitre doit présenter son travail au Salon, manifestation qui se déroule sous l'égide de l'Académie des Beaux-Arts et dont les codes sont strictes : les honneurs sont avant tout réservés au "Grand Genre", c'est-à-dire à la peinture d'histoire, tandis que le paysage fait partie des genres dits mineurs. Ainsi, la qualité et la précision du travail de Gustave Courbet sont reconnus, mais les critiques déplorent que des scènes de la vie quotidienne ou des paysages se voient représentés sur des toiles aux dimensions monumentales.


Il propose un style empreint de réalisme, en peignant ses contemporains dans des scènes de la vie quotidienne, en intérieur comme en extérieur. Par sa touche précise, il leur accorde de la profondeur et parfois même une certaine gravité. Les critiques n'empêchent pas Courbet de connaitre un certain succès et de composer sur des sujets controversés (il est notamment l'auteur de la fameuse "Origine du Monde"). Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre de ce grand artiste du XIXe siècle, je vous conseille de consulter le site du musée d'Orsay qui propose une fiche biographique détaillée ici.


Ami d'Eugène Boudin (encore lui !) ainsi que de Monet, Courbet séjourne plusieurs fois en Normandie. Au cours de l'été 1869, Il s'attarde à Etretat, surpris par la beauté sauvage du littoral et réalise la toile ci-dessous.


La falaise d'Etretat après l'orage, 1870, huile sur toile, 133 x 162 cm, Paris, Musée d'Orsay


On y retrouve tout le talent de l'artiste, qui sait donner à ses œuvres un réalisme saisissant, quasi photographique. D'un côté, la scène dégage une impression de calme et de sérénité, la nature semble domptée, exempte de toute présence humaine. De l'autre, quelques indices encore visibles laissent deviner au spectateur l'orage qui a éclaté peu avant : une mer encore agitée, des nuages sombres et des coques de bateaux, peut être échoués sur la plage. La lumière joue un rôle essentiel dans la composition de l’œuvre en parcourant la rive et la falaise.


Cette toile va être exposée au Salon de 1870, accompagnée de son pendant et prélude, "la mer orageuse" (la fiche de l’œuvre ici ) et recevra des critiques élogieuses.


Nous avons la chance de pouvoir admirer assez facilement cette œuvre et son pendant, puisqu'elles sont conservées à Paris, au Musée d'Orsay. Je vous conseille donc vivement de profiter de votre prochain passage dans le coin pour aller y contempler le travail de Courbet et de ses contemporains, cela vaut le détour !



Claude Monet (1840-1926) : les falaises d'Etretat en série


Claude Monet partage avec Gustave Courbet cet amour de la nature qu'il va passer sa vie à représenter. Le monde artistique est un petit univers, et les peintres se rencontrent et se croisent plusieurs fois au cours de leur carrière. La magie d'Etretat attirera ainsi Monet 13 ans après avoir subjugué Courbet. Ses falaises accidentées et sa mer mouvementée subissent de nombreuses variations de lumière d'une grande intensité à l'origine de l'inspiration de l'artiste.


A sujet commun, résultat identique ? Loin s'en faut ! En observant ces deux toiles l'une après l'autre, on ne peut que constater leurs différences.


Né à Paris, Monet a pourtant passé son enfance sur les côtes normandes, au Havre notamment. Comme je l'ai indiqué en introduction, il va se former à la peinture auprès d'Eugène Boudin, considéré comme le précurseur du courant impressionniste. Initié à la peinture en extérieur, Monet fait de la nature son atelier et peint une quantité impressionnante de paysages au gré de ses voyages : Rouen, la région parisienne et les bords de Seine, mais aussi Londres ou encore Venise. Habile dessinateur, - ses premières toiles sont d'ailleurs d'une grande précision, loin de la touche plus floue qui fait aujourd'hui sa renommée - il se détache rapidement d'une représentation fidèle de la réalité pour s'intéresser plutôt à l'intensité d'un instant saisi sur le vif.


En compagnie de ses amis Camille Pissaro, Jean-Auguste Renoir ou encore Alfred Sisley, Monet va progressivement reléguer le dessin au second plan pour faire de la couleur et de la lumière un élément fondateur de la peinture, ce qui leur vaut de s'attirer les foudres de l'Académie. En 1870, au moment même où Courbet expose sa falaise d'Etretat après l'orage au Salon, Monet et sa bande ont bien du mal à se faire accepter. Ils décident alors d'organiser leur propre exposition en 1872, dans l'atelier du photographe Nadar. Monet y expose la toile impression, Soleil Levant, dont le titre, tourné en dérision par le critique d'art Louis Leroy, donnera son nom au courant impressionniste.


En 1883, de passage en Normandie, Monet s'arrête à Etretat et choisi les falaises comme nouveau sujet d'étude.


Mer agitée à Etretat, 1883, huile sur toile, 81 x 100 cm, Lyon, Musée des Beaux-Arts


Comme il l'a fait pour la gare Saint-Lazare, le Parlement de Londres ou ses Nymphéas, l'artiste décide de réaliser une série de sept toiles (complétée quelques années plus tard), représentant ce littoral. A différents moments de la journée et en diverses saisons, Monet cherche à capter les effets de lumière qui transforment perpétuellement son sujet d'étude. Sur la version que j'ai choisie de vous présenter, les falaises sont représentées faisant face à une mer agitée. On y retrouve forcément des similitudes avec l’œuvre de Courbet : le ciel est sombre, la mer est secouée par des vagues, et des bateaux sont amarrés sur le rivage. Cependant, l'artiste a insérer deux marins observant des vagues qui semblent prêtes à les avaler, créant une atmosphère presque romantique. Par ailleurs, l'effacement du dessin au profit des touches de couleur apposées sur la toile intensifie la sensation de mouvance de ce paysage tourmenté, en opposition avec le paysage plus bucolique de Courbet.


Par chance, cette toile est également facilement accessible puisqu'elle est conservée au Musée des Beaux Arts de Lyon. On y court !


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